stroumfement vache

stroumfement vache
il est couramment admis que la société schtroumpf est communiste. Certains prétendent même que ce serait une volonté délibérée de la part de l'auteur, comme le prouveraient la similitude entre la barbe du Grand Schtroumpf et celle de Karl Marx, ou bien le choix du rouge pour la couleur du bonnet du vieux et sage leader charismatique. Personnellement, je suis plus mitigé. J'ai l'impression que l'utopie schtroumpf emprunte autant à l'extrême droite qu'à l'extrême gauche.

Du côté gauche, on a évidemment la collectivisation des moyens de production. Chez les schtroumpfs, tout appartient à tout le monde, le schtroumpf paysan ne possède pas son lopin de terre, pas plus que le schtroumpf menuisier ne possède son marteau. Tout le monde emprunte les outils de tout le monde, la notion de propriété semble abolie, et si d'aventure un schtroumpf s'octroie l'usage exclusif d'un bien, il est rapidement rappelé à l'ordre par ses camarades. On trouve également l'abolition de la notion de classe. À l'exception du leader massimo, tous les individus sont exactement au même niveau social. Enfin, il ne semble pas y avoir d'exploitation du schtroumpf par le schtroumpf. Chacun ½uvre pour le bien collectif, et non pour le bien personnel d'un autre. Tout ceci est bel et bien communiste, mais il manque des choses comme la volonté de progrès social et un certain esprit révolutionnaire pour que ça le soit vraiment.

Du côté droit, on a en premier lieu le repli identitaire. Tout ce qui n'est pas schtroumpf est par nature mauvais, nuisible, et doit être combattu ; tout est mis en ½uvre pour sauvegarder la pureté schtroumpf, et ce qui est typique est que ce repli se fait sur des valeurs profondément conservatrices. Dans la société schtroumpf, rien ne change jamais - y compris l'âge des individus. C'est même le ressort de la plupart des albums : un élément extérieur vient perturber la tradition, s'ensuivent invariablement des conséquences catastrophiques, et les personnages tentent de réparer les dégâts en restaurant l'ordre ancien. Parfois, ils n'y parviennent qu'imparfaitement (par exemple avec la Schtroumpfette) et c'est la litanie des paradis perdus et des « c'était mieux avant ». On ne peut pas dire non plus que la société schtroumpf soit particulièrement libérale ou libertaire. Les individus passent l'essentiel de leur vie à remplir leur fonction sociale. Le cuisinier cuisine, le menuisier menuise, et rien d'autre. Au point qu'ils sont même désignés par leur fonction plutôt que par leur prénom - dont on ne sait pas s'ils sont pourvus d'ailleurs. Les notions de temps libre et de liberté individuelle sont réduites au strict minimum. D'ailleurs, à chaque fois qu'un schtroumpf se lance dans une entreprise individuelle, cela conduit à une catastrophe qui finit par menacer l'ensemble de la société. Tout ceci est bel et bien fasciste (au sens large du terme), mais il manque des choses comme le sécuritarisme et le recours à la force armée par l'État pour que ça le soit vraiment.

L'utopie schtroumpf est clairement totalitaire. Mais affirmer qu'elle est plus d'un bord que d'un autre, ça me paraît assez hasardeux. Il est déjà assez difficile de caractériser les régimes totalitaires ayant réellement existé, alors ne parlons pas d'un régime totalement fictif et aux caractéristiques pas toujours cohérentes d'un album à l'autre. Reste que l'on n'a toujours pas répondu à la question la plus importante : le schtroumpf coquet est-il homosexuel

En annexe, pour votre plus grand plaisir et grâce à la wikipédia, le mot schtroumpf traduit dans toutes les langues de la Création, ou presque : The Smurfs (anglais, néerlandais, portugais), I Puffi (italien), ¦moulové (tchèque), Smølferne (danois), Die Schlümpfe (allemand), Los Pitufos (espagnol), Smerfy (polonais), ¦trumpfovi / Штрумпфови (croate / serbe), Strumparnir (islandais), Ştrumf (roumain), Smurfarna (suédois), Şirinler (turc), Els Barrufets (catalan), Smurffit (finnois), Smurfene (norvégien bokmål) Hupikék törpikék (hongrois), et enfin, Smurfo (esperanto). On a aussi سنفور en arabe et הדרדסים en hébreu, je ne sais pas comment ça se vocalise exactement mais à première vue, ces successions de consonnes m'ont l'air très éloigné du mot original. Si quelqu'un sait, qu'il n'hésite pas à nous instruire dans les commentaires !
# Posté le dimanche 08 juin 2008 16:59

j'aime la cardio

j'aime la cardio
C'est l'aide soignante intérimaire qui m'appelle en premier, pour me le dire:

- Elle est rentrée de cardiologie, ça y est, les ambulanciers viennent de la déposer dans sa chambre.
- Ah, cool. Et alors, comment elle est ?
- Je ne la reconnais plus.
- Ouais, je me doute, après une semaine en cardio, ça fait toujours ça, tu sais. A 96 ans, tu vieillis plus vite qu'à 30. Elle a dû prendre un coup dans la tronche, je lis dans le dossier qu'on lui a posé une sonde urinaire, une sonde naso-gastrique, qu'elle a subi une fibro bronchique, j'en passe et des meilleures. Elle est si fatiguée que ça ?
- Je ne la reconnais plus.
- Bon, je verrai tout à l'heure.
L'après-midi passe tellement vite que je n'ai pas une minute à moi pour aller dire bonjour à la Mamie du 127, je sais qu'elle serait sûrement contente de me revoir mais là, je ne peux pas, j'ai plein de trucs sur les mains, des coups de fil à passer, des rendez-vous à prendre et une urgence genre urgente au 114 qui finit en appel des pompiers. Même pas beaux, les pompiers, sur ce coup, ça devait être une caserne de banlieue, je pense. A Charleroi intra-muros, ils les sélectionnent uniquement sur photo de face, torse nu, en slip. Si, c'est vrai.

A six heures du soir, je pousse enfin la porte de la chambre, allume la lumière pour lui faire la bise, la pauvre, elle est plongée dans le noir. Je me penche et je retiens un gémissement d'effroi :

- AAAAAAH mais qui vous êtes ?
- Niénénéiénénénéiéiiéié
- Madame ? Vous m'entendez ? Mais qui êtes vous ? Quel est votre nom ??
- Niééniénnéiiéiéééé

Ok. Elle est partie en Enterprise combattre les Klingons dans une galaxie, loin loin d'ici, même pas besoin de continuer l'entretien. Je hurle dans le couloir le prénom de l'intérimaire :

- Katiiiiiiiiiiaaaaaaaaa
- C'est Karina, merde ! Et crie pas dans le couloir !
- Pardon, tu m'excuses de pas suivre à la lettre les règles du bottin mondain ce soir mais QUI est cette dame, là ?
- Ben c'est la dame qui est arrivée cet après-midi, de cardiologie
- Tu te fous de moi ? C'est pas la nôtre !
- Ah, je me disais bien que sa tête ne me disait rien de connu.
- Mais pourquoi tu m'as rien dit ?
- Ah, je m'excuse, je t'ai dit deux fois que je ne la reconnaissais pas...
- Hein ?
- Si, si.
- Mais je l'ai pas entendu comme ça du tout ! Et elle est où, la nôtre, merde ! Oh la la, j'ai son fils qui va arriver d'une minute à l'autre, j'appelle de suite le service qui nous a envoyé celle-là.

Ça sonne. Ils mettent l'équivalent de la cuisson d'un pot au feu pour répondre et pendant ce temps-là j'ai le temps de surveiller la rue mille fois, en faisant les cent pas. La nana décroche, à l'autre bout du département :

- Centre de cardiologie de l'hôpital de la sainte charité, unité 32 , couloir B, bonsoir !
- Bonsoir, je suis le docteur x et je crois que vous m'avez envoyé la mauvaise personne, madame, cet après-midi.
- Ah bon ? Mais je suis intérimaire, monsieur, moi, je sais pas, on me dit de vous envoyer le patient de la 321, côté fenêtre, je vous envoie le patient de la 321, côté fenêtre.
- Vous lui avez pas demandé son nom ?
- Ils sont tous sourds les vieux, ici.
- Oui mais en lui parlant fort...Ils comprennent super bien...La dame d'à côté a dû quand même vous le dire, que vous preniez la mauvaise personne, tout à l'heure, non ? Elle attendait de revenir depuis une semaine !
Silence gêné et, surtout silence fatigué.
- Allô ???
- Disons que je comprends mieux pourquoi ça hurlait en nous traitant d'incompétents, à présent, oui.
- Mais personne n'a vu que c'était pas la bonne personne ?
- Nous sommes tous des intérimaires, monsieur, aujourd'hui, ici...
- Il fallait lui demander !
- Oh, les vieux, c'est pas ce qu'il y a de plus fiables...
- Pourriez-vous aller lui dire que je vous ai appelée ? Que je vais appeler dans sa chambre ?
- Ça va pas être possible dans l'immédiat, j'en ai peur.
- Et pourquoi ?
- Comme elle crachait en nous giflant, on a dû l'attacher. Ça la calmait pas, alors on l'a bien sédatée, pour pas qu'elle se fasse mal à elle-même. Bon. Je commande une ambulance pour demain et vous nous ramenez le monsieur ?
- Le monsieur ?
- Oui, le monsieur qu'on vous a envoyé...
- Ah, non, il y a erreur, moi j'ai reçu une dame aujourd'hui.
- Une dame ? Ah bon ? Mais à qui on a envoyé le monsieur alors ?
- ...
- Bon, écoutez, s'ils ont pas appelé comme vous venez de le faire, c'est que ça devait être le bon vieux pour le bon endroit, hein, on fait pas que des conneries, non plus, hein, faut pas croire.
Le lendemain matin, la vieille dame semblait déçue de repartir de chez nous, elle aimait beaucoup sa chambre, visiblement. Alors que les ambulanciers chargeaient le brancard, le plus jeune se pencha vers moi :
- C'est quel service, à Sainte barbe, les consultations du haut ou les consultations du bas ?
- Non. C'est pour l'hôpital de la sainte charité, pour un transfert.
- Vous êtes sûr ?
- Oui.
- Je n'ai pas ça sur mon bon de transport. Ou alors c'est pour prendre quelqu'un là-bas et l'échanger avec la vôtre, peut-être ? On verra bien sur place, de toute façon on va pas vous la perdre...Allez, au pire, on vous la ramène.

La vieille dame dans l'ambulance me regardait en souriant, totalement ravie de sa journée qui s'annonçait riche en rebondissements.
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# Posté le dimanche 06 avril 2008 12:49

solicicitude?

solicicitude?
Vous savez de quoi j'ai besoin ces jours-ci?

Moi non plus.

D'ailleurs ça m'embête un peu. C'est important de savoir de quoi on a besoin. Si j'en crois Sigmund, le secret du bonheur consiste à auto-analyser ses désirs réprimés, apprendre à les sublimer dans la mondanité d'un quotidien banal, puis devenir expert-comptable. Je crois que Karl Jung était pas tout à fait d'accord. D'un autre coté, Sigmund et Karl s'accordaient sur peu de chose, sinon pour se traiter l'un l'autre de charlatan libidineux sénile.

Quoi qu'il en soit, savoir ce qu'il nous faut, ce qu'on veut, c'est important. Attention, hein, n'allez pas chercher dans le métaphysique ou l'avenir lointain. Il ne s'agit pas de ce que je veux faire, ce que je veux devenir ou ce que je veux faire graver en épitaphe... Non : ce que je veux, là, en ce moment, ce que je désire, ce qu'il me faut, qui il me faut, avec seins, sans sein, à dessein, sans dessin... Ce n'est ni hésitation, ni indifférence, juste l'inconnu... Une inconnue?

En ce moment, qu'il s'agisse de mes lectures, des aléas du calendrier ou des habitudes romanticopulatoires frénétiques des habitants de cette foutue ville, tout conjure à me faire resentir un besoin de présence à mes cotés. Et pourtant, je sais pas. Non, bien sûr, je sais : ça a de nombreux avantages, surtout en cette saison où les nuits sont encore fraîches et le chauffage coûteux. C'est juste sur les modalités et la nature exacte de la présence que j'arrive foutrement pas à savoir. D'ailleurs, je ne sais même pas pourquoi j'ai besoin de savoir, subitement. D'habitude, cela ne m'a jamais géné de ne pas me poser de question.

Le problème, voyez-vous, c'est que je fais que passer. Je sais vous aussi. Mais moi encore plus brièvement. En tout cas, je crois.

En même tant, ça fait un bout de temps que ça dure, et je sais honnêtement pas combien de temps ça va durer encore, alors si j'attends de ne plus être dans le transitoire pour faire dans le permanent, ça risque de se finir seul et dans le caveau familiale, qui n'a résolument pas le charme ni la compagnie de celui des Montague.

L'autre problème, c'est que, croyez le ou non, je suis un irrécupérable romantique (étant entendu que ma définition du terme recouvre peu probablement celle communément admise par les lectrices de Elle Magazine). On ne va pas rentrer dans les détails – c'est pas le sujet du jour – mais, hors consommations et excés variés, j'ai du mal à faire dans l'oreiller industriel. Ce n'est pas un a priori, encore moins un a priori moral, juste un a posteriori, sur le moral.

L'un dans l'autre, vous voyez bien qu'il y a matière à s'interroger sur ses désirs et ses besoins... Donc je m'interroge. Et je sais pas. Comme bien trop souvent, j'élude en espérant que la réponse va s'imposer d'elle même.

Et en attendant la réponse, j'accueille les visiteurs et visiteuses qui surgissent avec régularité de mes vies passées, pour un moment agréable sur le continent vie.
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# Posté le lundi 11 février 2008 16:57

l'amnésique insouciant

l'amnésique insouciant
Il y a une première fois pour tout.

Il y a une première fois pour passer une après-midi allongé sur les pelouses parfaites de Hampstead Heath, entre deux saules et un irréel ciel bleu ensoleillé d'avril, à caresser une tête posée sur sa poitrine. Faire des digressions ornithologiques stupides, s'oublier complètement, arrêter mollement les mains baladeuses sous l'oeil perçant des vieilles rombières assises au loin sous la véranda. En se disant que c'est ce moment qu'on a attendu toute sa vie, qu'il serait bon de geler la marche du temps à cet instant précis et ne plus en parler.

Il y a une première fois pour écrire une lettre longue et irréversible et l'envoyer en espérant de tout son c½ur qu'elle se perdra en route. Une lettre qui s'attache à rester sans réponse, qui surveille qu'elle n'est pas suivie, qui brûle tous les ponts possibles derrière elle. Une lettre dans laquelle on a emballé quelques tranches de chair fraîchement arrachées de là où ça fait mal. L'ablation prémptive de tous les organes non-vitaux. Douloureuse mais salutaire. Mettre les fins avant les débuts, c'est encore la meilleur manière d'éviter les travers littéraires.

Il y a une première fois pour ressentir un vide oppressant là où rayonnait la boule de bonheur angoissé quelques instants auparavant. Se dire qu'on est passé juste à coté de la catastrophe. Tenter de se convaincre qu'il s'agit juste de calcul et de discipline. La discipline du choix qui fait mal et qui rend plus insensible à défaut de rendre plus fort. Vous croyez que Napoléon, Pol Pot ou Gengis Khan auraient changé la face du monde s'ils avaient baisé heureux tous les jours?

Évidemment, toutes ces premières fois n'en sont guère. Elles se répètent aussi rapidement qu'elles sont oubliées. C'est à dire déjà beaucoup trop souvent.
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# Posté le samedi 09 février 2008 16:40

obscénités

obscénités
Les enterrements sont des cérémonies paradoxales, en cela que l'on s'acharne à les rendre mémorables, mais tout le monde voudrait pouvoir les oublier aussitôt.

Vous avez déjà vu un photographe officiel à un enterrement, vous?

On se resserre un peu autour du cercueil, s'il vous plaît, je n'arrive pas à faire tenir tout le monde dans le champ... Maintenant le défunt avec seulement les enfants... Bon, après ça : quelques photos en extérieur, avec le soleil couchant dans les ormes du cimetière?

Il y a essentiellement deux types d'enterrements : ceux où l'on se rend pour le mort et ceux où l'on accompagne les vivants. Ceux dont en fin de compte, on garde peu de souvenirs, trop occupé à surnager dans sa peine pour faire attention au reste... Et ceux dont chaque minute austère et inconfortable s'imprime à l'encre de la douleur ambiante.

C'est dans ces cas là que les détails les plus idiots prennent de ridicules proportions. De minuscules angoisses sociales qui se transforment en interminables débats intérieurs : des questionnement sur la couleur de sa cravate, le nombre de boutons de sa veste ou la tournure exacte du cliché condoléancieux qu'il sera de bon ton de prononcer, sans chercher l'originalité ou la sincérité. Et puis à coté, pendant que je m'interroge sur mon choix de boutons de manchette, il y a un mort et des gens qui pleurent.

Bien sûr, je la ressens aussi, cette tristesse qui m'entoure. Un peu par empathie, un peu par un égoïste réflexe d'identification. En fait, je me souviens surtout des dernières fois où c'était moi, celui pour qui rien n'avait d'importance, celui qui serait venu en jeans et baskets, sachant bien que les morts s'en foutent, autant que je me foutais des vivants en ces occasions.

Ce jour là, c'était pour les vivants que j'étais venu. Debout, les yeux baissés dans la contemplation de ma paire de gants.

Et puis tu as pris la parole.

Immédiatement, je ne t'ai pas aimé.
Certes, tes collègues et moi, on ne s'est jamais bien entendu – on pourrait même parler de différents irréconciliables depuis quelques décennies. Néanmoins, s'il peut demeurer la moindre rancoeur à l'égard de ta boîte, ce serait surtout pour les échelons supérieurs, pas pour les pauvres sous-fifres dans ton genre.

Je n'éprouve plus de nos jours, pour toi et tes semblables férus de cross-dressing dominical, qu'une vague indifférence, peut-être teintée d'un peu de nostalgie pour l'époque lointaine où, à défaut de croire à vos fables, je les ahanais de bonne grace, en choeur avec mes petits camarades. Ou peut-être est-ce une nostalgie pour ces interminables discussions péri-théologiques où un gamin de 10 ans vous laissait entrevoir juste ce qu'il fallait d'espoir d'un sauvetage d'âme tardif, pour continuer à pratiquer sur vous ses arguments apostatiques d'un ton faussement innocent. Nous partageons au fond une commune appréciation professionelle pour l'art de la dialectique stérile qui ne pouvait mener qu'à un certain respect mutuel quoique distant.

Et pourtant, tout de suite, je t'ai detesté.

Je crois que c'était ton air ridicule, souffreteux et un peu pathétique, tes petits yeux rougis sur des joues rougeaudes, tes éternuements intempestifs, cette façon que tu avais de te moucher à intervalles réguliers, ou plutôt de poser ton immonde mouchoir dégoulinant sous ton nez en reniflant bruyamment. Oh, je me doute bien que c'est pas facile de pas prendre froid, quand on bosse presque à poil sous son étole, dans un nid à courant-d'air de 30 mètres sous plafond, sans double-vitraux, avec en prime tous les mourants de la création qui viennent t'expirer leur dernier souffle fétide dans la gueule. Pas ta faute, je le sais. Mais il est des jours où le grotesque est presque un crime.

Ce crime là, j'aurais pu le pardonner, ou au moins l'ignorer, si tu n'avais pas ouvert la bouche.

On sentait bien que, malgré ce coup de froid, tu n'allais pas laisser passer l'opportunité. Un enterrement, c'est du pain béni pour les gens de ton espèce : un spot de pub de la volonté divine pour une audience captive qui n'a d'autre choix que d'écouter en se recueillant ton boniment de vendeur d'opiacées.

Je ne la connaissais pas bien, mais s'il est une leçon à tirer, c'est que le tout-puissant, dans son infinie miséricorde et son incommensurable bonté, peut nous rappeler à Lui en toute occasion... Vous ai-je déjà parlé de notre splendide gamme de produits pour le salut de votre âme immortelle ? En ce moment, prix cassés sur les indulgences : deux confessions pour le prix d'une... Pour nos amis hérétiques, sémites déicides, mahométans et autres adorateurs de Moloch, que je vois au fond de la salle, je signale aussi que nous offrons cette magnifique croix en plaqué or pour toute conversion et abjuration de vos croyances démoniaques... N'attendez pas : les flammes de la damnation éternelle n'attendront pas, elles. Recueillons nous...

Et ainsi, pendant de longues minutes, t'arrêtant à peine le temps de reprendre l'haleine que tu avais courte – nez congestionné oblige – tu as détourné cette scène de paisible douleur en un cirque tragi-grotesque de retape de bas-étage.

Nous avons tous notre propre définition de l'obscène. Pour certains, c'est un bout de sein qui dépasse d'une toile de maître ou un sexe flasque qui pend au bout d'un marbre, pour d'autres, c'est le râle de plaisir qui accompagne la rencontre de deux organes humains, il en est même pour lesquels la vision d'une mèche de cheveux à l'air libre suffit à évoquer cette définition.

Pour moi, ce matin là, l'incarnation du mot obscène, c'était toi. Toi avec tes petits reniflements, tes formules faussement réconfortantes et ton air chafouin de traqueur d'âmes en détresse, pissant aux quatre coins du cercueil pour bien marquer ton territoire et rappeler à tous que c'était le moment ou jamais de rentrer dans tes bonnes graces...

J'aurais bien voulu te mettre mon poing dans la gueule, éclater ton nez dégoulinant, te prendre par le cou grassouillet et te plonger tête la première dans l'eau glaciale des fonts baptismaux en regardant tranquillement les bulles remonter à la surface... Je ne devais pas être le seul non plus. Tu le savais certainement. Tu savais aussi que tu ne risquais rien tant que tu te tiendrais derrière cette boîte en sapin et la douzaine de visages rougis par les larmes du premier rang. Et tu as continué ta parade obscène en toute impunité.

Et j'ai continué à fixer mes mains en torturant ma paire de gants pour essayer de ne pas entendre tes obscénités.
# Posté le samedi 09 février 2008 16:36